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La mission
Dans une grotte à la limite des Terres Intérieures, la discussion entre Alix, protecteur désigné des Filles de Lune, et Uleric, Sage présumé du défunt Conseil de Gaudiore, menaçait de déraper à tout moment. Le jeune homme, de retour de mission, n’avait pas du tout envie de se voir confier une tâche comme celle que son supérieur voulait lui imposer. Même s’il avait tout d’abord été recruté afin de faire revivre l’ancienne confrérie des protecteurs des Filles de Lune, les Cyldias, et que ses nombreux dons et talents lui conféraient un avantage certain dans ce domaine, il préférait de loin continuer de traquer ceux qui contrevenaient aux lois de la Terre des Anciens. De cette façon, il ne se retrouvait pas responsable de femmes qui ne savaient jamais qui elles étaient réellement et ce que l’on attendait d’elles dans ce monde de fous. À trois reprises déjà, il avait pu échapper à pareilles fonctions, mais chaque fois il avait dû essuyer les reproches d’Uleric. De fait, les trois Élues avaient trouvé la mort avant de parvenir jusqu’au Sage, leur protecteur attitré n’ayant pas réussi à contrecarrer les plans des nombreuses personnes qui désiraient, elles aussi, mettre la main sur une des femmes de cette valeur.
— Je te rappelle, Alexis, que je ne t’ai pas tiré des griffes de la Quintius pour que tu ne cesses de remettre en question les missions que je te confie. Tu me dois la vie et donc allégeance pour de nombreuses armées encore. Tâche de t’en souvenir !
Uleric bouillait littéralement devant l’obstination d’Alix.
— Oh ! Mais je ne risque pas de l’oublier puisque vous me le rabâchez sans cesse, répliqua Alix avec insolence. Je me permets cependant de vous rappeler à mon tour que vous n’avez guère les effectifs nécessaires pour vous passer de mes précieux services…
Le jeune homme laissa sa phrase en suspens, sachant pertinemment que le vieillard ne pouvait le contredire. Si ce vieux fou croyait possible de se servir de lui comme d’une vulgaire marionnette, il se trompait. C’était sa nature rebelle et indisciplinée qui lui avait valu de rester en vie jusqu’à ce jour et non l’aide de cet homme. Si Alix entretenait l’illusion contraire, c’était parce que cela servait ses propres intérêts ; un point, c’est tout. Il était hors de question qu’on lui dicte sa conduite, surtout pas un Sage qui ne parvenait à se faire obéir que par une poignée d’hommes malgré son statut et ses pouvoirs. En effet, comment craindre un mage qui hésitait à user de sa magie pour défendre sa cause, préférant se terrer dans sa montagne, loin des affrontements et des réalités de la vie sur cette terre ?
Les deux générations s’affrontèrent du regard de longues minutes, refusant, de part et d’autre, de céder. Uleric reprit finalement avec colère.
— Cette femme ne peut espérer rester en vie longtemps si elle revient sans protection aucune. Il lui faut quelqu’un pour veiller sur elle et la ramener jusqu’ici saine et sauve le jour où elle décidera de franchir le passage conduisant à notre terre. Tu es le seul capable de réussir cet exploit et tu le sais très bien. Pourquoi faut-il donc sans arrêt te prier de faire ce pourquoi tu as été formé ?
Insensible au haussement de ton d’Uleric, Alix répliqua vertement.
— Parce que les femmes que vous me demandez de protéger n’ont rien de commun avec les véritables Filles de Lune de notre passé. Elles arrivent ici démunies, sans pouvoirs fonctionnels et totalement ignorantes de notre histoire et de leur importance. Comment voulez-vous parvenir à leur expliquer tout cela, de même qu’à leur enseigner comment se servir de leurs dons naturels avant qu’elles soient capturées par un quelconque descendant de Mévérick, la Quintius ou je ne sais quel autre mécréant qui désire la marchander au plus offrant. Et c’est sans compter Wandéline et Mélijna, qui nous réservent toujours un coup fourré. C’est une mission vouée à l’échec avant même qu’elle ne commence. Vous devriez plutôt vous arranger pour que ces femmes ne voyagent pas avant d’être prêtes ; ce qui nous simplifierait drôlement la tâche et leur sauverait probablement la vie.
— Tu sais aussi bien que moi que je ne peux intervenir que lorsqu’elles sont déjà de ce côté-ci de la frontière. Mais, cette fois, c’est différent.
Alix leva les yeux au ciel.
— C’est ce que vous avez dit pour chacun des cas précédents et la seule chose qui changeait réellement, c’était le nombre de bêtises que ces Élues parvenaient à faire avant que quelqu’un ne les réduise au silence. Je ne tiens pas à être témoin de ce genre d’exploits. Vous me le ferez savoir quand une Fille de Lune digne de ce nom se présentera enfin.
Sur ce, Alix tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Uleric l’avertit cependant.
— Ne m’oblige pas à employer la manière forte avec toi, Alexis. Tu pourrais le regretter…
— Ça ne me fera qu’un regret de plus…
Et sans plus de cérémonie, le jeune homme disparut.